« Il ne faut point parler sans respect de celui que ses détracteurs eux-mêmes appelaient « homme de bien ».
N’eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c’est quelque chose de plus que celui du plus grand écrivain de son temps. »

George SAND
à propos de l’abbé de Saint-Pierre

L’abbé de Saint-Pierre avait l’ambition de devenir le « le Descartes de la politique », et se définissait comme « le pharmacien de l’Europe ».
« Le plus beau de tous les titres serait celui de pacificateur de l’Europe ». (in Ouvrages de politique et de morale, tome XIII, chap. 1, p. 96)
Son oeuvre est considérable et éclectique mais mal connue.
La Société des Amis de l’abbé de Saint-Pierre a pour but de faire connaitre le personnage et son oeuvre, et son intérêt pour le monde contemporain.

(pages issues de « Éloge de l’abbé de Saint-Pierre » par D’ALEMBERT édité par le Centre de Philosophie politique et juridique – Université de Caen – 1993)

Présentation de l’Abbé de Saint-Pierre par la Société

Charles Irénée CASTEL naquit au château de Saint-Pierre-Église le 13 février 1658. Orphelin à l’âge de six ans, sa tante, supérieure du Couvent des Bénédictines de Rouen, le recueillit et plus tard l’orienta vers le Collège des Jésuites de Caen ; là il se passionna pour la philosophie et la physique de Descartes. Ceci explique son style rigoureux emprunté aux mathématiques.
A quinze ans, il voulait mériter le titre de « bienfaiteur du genre humain ». Il s’initiait à l’école des lois, des us et coutumes. Il rêvait d’une universelle conciliation entre les gens, les voisins, les nations.
A Caen, il se lia d’amitié avec un autre élève qui deviendra le célèbre géomètre et mathématicien P. VARIGNON. A l’âge de 22 ans, vers 1686, Charles Irénée CASTEL part s’installer à Paris où il retrouve deux « Rouennais » : FONTENELLE, futur académicien et VERTOT, historien. Ces jeunes provinciaux se réunissaient en haut de la rue Saint-Jacques, dans la « Cabane » de l’Abbé de Saint- Pierre. Tout était soumis à examen critique, soutenu par le raisonnement logique. D’abord scientifique, cette critique constructive s’étendit à la morale et à la politique. Logiquement, en cherchant à modifier ce qui va mal, ils œuvraient pour le bien public. Avec MALEBRANCHE et FÉNELON, ils furent à l’aube du « siècle des lumières ».
En 1692, l’Abbé devient premier aumônier de Madame, belle-sœur de Louis XIV et mère du futur Régent. Il fréquenta les salons et s’engagea aux côtés des « modernes » contre les « anciens ». En 1695 avec l’aide de FONTENELLE et des amis de Madame de LAMBERT, tous modernes, il devient académicien. Il vivait à la Cour. Au palais royal ou à Versailles, il était témoin de son temps qui, bien avant que le thème du progrès ne devînt un leitmotiv des philosophes du XVIIIe siècle, songeait à l’amélioration matérielle de la condition humaine.
Pour cela, il écrivit de nombreux projets pour :
– diminuer le nombre des procès
– améliorer l’état des routes
– créer une poste simple et rapide autrement dit, améliorer la communication pour augmenter le flux commercial qui provoque l’accroissement des richesses
– améliorer l’agriculture secteur primaire, mais support du secteur secondaire
– perfectionner l’éducation, l’étendre aux femmes.
Tous ces projets n’ont d’autre objet que l’amélioration de la vie quotidienne.
On ne peut s’étonner de le voir s’intéresser aux malheurs de la guerre et proposer un projet de Paix Perpétuelle très élaboré, écrit dans un esprit de juriste, de scientifique et d’homme réaliste qui essaie encore et toujours de démontrer que tous les pays d’Europe ont intérêt à la paix. Plénipotentiaire au congrès d’Utrecht avec le cardinal de Polignac, il publia en 1712 son premier grand ouvrage : Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe, suivi un an plus tard du Projet De Paix Perpétuelle, imaginé et mis en œuvre à Saint-Pierre- Église comme il l’écrit lui-même :
« Vous voyés, Monsieur, que les méditations politiques que j’ai faites dans ma solitude de S. Pierre Église, ont bien changé de forme depuis que j’ai pu profiter à diverses reprises des avis de nos plus habiles Négociateurs, et des meilleurs esprits de ce païs-ci. Je me propose de tenir la même conduite le reste de ma vie, approfondir, creuser, ébaucher les matières à la campagne, et venir ensuite ici les mieux aranger, les mieux polir, avec le secours de la contradiction, et des bons Critiques ». Il apprécie la campagne pour son calme qui aide à concevoir, mais il aime la ville où sont les critiques amis qu’il écoute et qui l’aident à perfectionner sa pensée. Son projet de paix perpétuelle est une profession de foi dans la raison humaine et fait preuve d’un grand courage face aux sanglantes et futiles rivalités des souverains d’Europe auxquels il propose de renoncer à la politique de l’équilibre et suggère ce que nous appelons une fédération européenne, l’union européenne étant destinée à maintenir une paix perpétuelle entre les états avec une cour d’arbitrage.
Avec générosité, il mit toute son ardeur au service de cet idéal, d’une paix générale et durable et, avec réalisme, il examina et exposa soigneusement la situation intérieure de chaque état et l’intérêt que tous avaient à faire partie de l’Union.
Il fut parmi les premiers à critiquer Louis XIV, son goût pour la guerre et pour l’absolutisme. Son discours sur la Polysynodie de 1718 dans lequel il exposait l’intérêt d’un gouvernement qui serait aidé par des conseils éclairés de plusieurs chambres fit donc scandale. Il fut exclu de l’Académie française où il avait été élu vingt-trois ans plus tôt. L’Abbé avait alors 60 ans et son exclusion le rendit célèbre. Seul son ami Fontenelle ne vota pas contre lui. Ainsi il n’y avait pas d’ambiguïté, l’Abbé se rangeait avec ceux qui luttaient pour la paix et la justice sociale, les chimériques FONTENELLE, VAUBAN, MONTESQUIEU.
La hardiesse de sa pensée le fit considérer comme un illuminé, gentil mais simple, un utopiste alors qu’en lisant ses écrits on le découvre les pieds sur terre : « Celui qui est dans l’extrême pauvreté a un droit réel et positif, une action de droit naturel sur le riche ».
Il publie un mémoire sur l’établissement de la taille proportionnelle qui est l’ancêtre de l’impôt sur le revenu fondé sur la déclaration du taillable et non sur l’arbitraire estimation des intendants.
Épris de réflexion et de liberté de pensée, il fit partie du Club de l’Entresol composé principalement d’économistes, il y rencontra le marquis d’ARGENSON, MONTESQUIEU et son ami anglais BOLINGBROKE, HORACE WALPOLE, l’écossais RAMSAY disciple de FÉNELON. Les rêveries humanitaires auxquelles on donnait libre cours l’enthousiasmaient. D’après d’ARGENSON, historien de l’Entresol, il y déploya un zèle et un dévouement exemplaires, apportant de 1725 à 1731 de multiples mémoires sur les sujets les plus divers : la guerre, l’administration, la statistique, les Ponts et Chaussées, la marine, les finances, l’éducation, la diplomatie, le théâtre : rien de ce qui est humain ne lui demeurait étranger. C’est à cette époque qu’il invente le mot de « bienfaisance », le terme de charité ne lui convenant pas.  » J’ai cherché un terme qui nous rappelât l’idée de faire du bien aux autres… ». Le trait distinctif de son œuvre, c’est sa croyance dans le progrès et dans la raison. Il propose toujours des solutions aux problèmes par l’organisation, la réglementation, la loi, le droit.
Il décède à Paris le 29 avril 1743, à l’âge remarquable pour l’époque de 85 ans.
Après la conférence de La Haye et au lendemain de la guerre 14-18, les idées généreuses de l’Abbé de Saint-Pierre étaient d’actualité. Ce fut la Société des Nations ; après la guerre 39-45, ce fut l’ONU, l’utopie était en marche.
Jérémie BENTHAM, Emmanuel KANT, CLEMENCEAU lui ont rendu hommage… Jean-Jacques ROUSSEAU disait de lui : « C’était un homme rare, l’honneur de son siècle et de son espèce, et le seul peut-être depuis l’existence du genre humain qui n’eût d’autre parti que celui de la raison ».
L’Abbé de Saint Pierre pourrait être un de nos contemporains. Était-il vraiment un utopiste ?.. À méditer…