Eloge de l’abbé de Saint-Pierre
par Jean le Rond d’Alembert
lu à l’Académie française le 16 février 1775


Charles-Irénée-Castel de Saint-Pierre naquit en 1658 au Château de Saint-Pierre en Basse-Normandie. Nous ne savons rien de ses premières études, & nous n’y avons pas de regret ; car la première action par laquelle il nous est connu, est un trait de générosité peu commun, plus intéressant pour nous que les Prix qu’il remporta ou ne remporta point dans ses Classes. Le Géomètre Varignon, qui depuis se fit connaître par ses Ouvrages Mathématiques, menoit alors une vie obscure & pauvre dans la ville de Caen sa Patrie ; il alloit souvent disputer à des Thèses au Collège de cette Ville, où il avoit acquis la réputation, qu’il méprisa bien dans la suite, d’un subtil & redoutable argumentateur.

L’Abbé de Saint-Pierre qui étudioit dans ce même Collège, y connut Varignon, disputa beaucoup avec lui sur les questions creuses qui étoient l’unique & malheureuse philosophie de ce temps-là, & goûta tellement sa société, qu’il résolut de l’emmener à Paris, où ils dévoient trouver l’un & l’autre plus de secours & de lumières. Il prit une petite maison au Faubourg Saint-Jacques, & y logea avec lui le Géomètre son Compatriote. Mais comme ce Savant, absolument sans fortune, avoit besoin d’une subsistance assurée pour se consacrer à son étude favorite, l’Abbé de Saint-Pierre, malgré l’extrême modicité de son revenu, qui n’étoit que de 1800 livres, en détacha trois cents qu’il donna à Varignon.

Il fit plus : il ajouta infiniment à ce don par la manière dont il l’assura à son ami. Je ne vous donne pas, lui dit-il, une pension, mais un contrat, afin que vous ne soyez pas dans ma dépendance, & que vous puissiez me quitter pour aller vivre ailleurs quand vous commencerez à vous ennuyer de moi. L’Abbé de Saint-Pierre, qu’on accuse de n’avoir pas été fort sensible, mettoit au moins, comme l’on voit, dans l’amitié & dans les bienfaits une délicatesse qui n’est que trop rare.

Il avoit mieux encore que cette délicatesse même : il avoit cette simplicité qui ne la cherche pas, & le mérite, si peu ordinaire aux bienfaiteurs, de n’attacher aucun prix ni à ses dons, ni à la forme si noble qu’il savoit y mettre ; sa générosité envers ses amis étoit pour son ame honnête un vrai besoin qu’il ne vouloit que satisfaire. Aussi goûtoit-il beaucoup, & aimoit-il à répéter ce trait charmant du bon La Fontaine, qui hors d’état par son indigence de payer ses dettes, & pressé par ses créanciers, se reposoit sans scrupule sur la caution qu’un de ses amis avoit donnée pour lui, & disoit avec la bonhomie la plus naïve : Il a répondu pour moi, il faudra qu’il paye ; j’en ferais autant à sa place.

L’Abbé de Saint-Pierre & Varignon, enfermés dans leur solitude, & n’étant plus condamnés, comme dans leur Collège, à l’étude d’une Philosophie pire que l’ignorance, renoncèrent bientôt au pitoyable jeu de l’ergotisme scolastique. Varignon s’occupoit de Géométrie, & l’Abbé de Saint-Pierre de Politique & de Morale. Fontenelle, leur compatriote & leur ami, alloit quelquefois passer deux ou trois jours avec eux, & nous a peint lui-même, plus de 40 ans après, les douceurs qu’il goûtoit dans cette petite Société si véritablement philosophique. « Nous nous rassemblions, dit-il, avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, & ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un assez grand bien, peu connus. » [1]

C’est ainsi que le sage Fontenelle, un des hommes qui a le plus joui de la célébrité littéraire, parloit à soixante ans du bonheur si peu envié d’être ignoré, & se rappeloit la douce & paisible obscurité de sa première jeunesse, avec un regret qui ne corrigera pourtant aucun Homme de Lettres de la dangereuse ambition de mériter la gloire & l’envie.

[1] Voyez l’Éloge de Varignon, par Fontenelle, Hist. de l’Acad. des Sciences, 1722.

Quoique l’Abbé de Saint-Pierre eût peu cultivé le talent d’écrire, la connaissance profonde qu’il avoit de notre Histoire, & surtout l’étude qu’il avoit faite de la Langue Françoise, moins en Orateur & en homme de goût qu’en Grammairien Philosophe, lui ouvrirent l’entrée de l’Académie. [2]

Comme il n’avoit pas même la prétention la plus légère à l’éloquence, il auroit eu volontiers recours à celle de quelqu’un de ses Confrères pour l’aider dans son Discours de réception ; mais il se crut obligé par devoir de faire lui-même ce Discours, sans emprunter l’esprit de personne. Fontenelle, à qui il le montra, lui proposa d’en retrancher quelques phrases trop négligées, & d’y mettre plus de style & d’intérêt. Mon Discours vous paroît donc bien médiocre ? Tant mieux, il m’en ressemblera davantage ; & il n’y changea rien. On lui représenta qu’il devoit au moins y mettre plus de temps, car il n’y avoit consacré que quatre heures de travail. Ces sortes de Discours, répondit-il, ne méritent pas pour l’utilité dont ils sont à l’État plus de deux heures de temps ; j’y en ai mis quatre & cela est fort honnête.

Devenu Membre d’une Compagnie dont l’objet principal est la perfection du style, il ne se crut pas obligé pour cela de donner plus de soin à sa manière d’écrire ; il composoit beaucoup d’Ouvrages, dans lesquels uniquement occupé du fond qu’il croyoit excellent, il négligeoit absolument la forme. Ce n’est pas qu’il n’en connût le prix ; mais il ne se croyoit pas le talent d’orner ce qu’il avoit à dire. Entendant un jour une femme aimable s’exprimer avec beaucoup de grâces sur un sujet frivole : Quel dommage, dit-il, qu’elle n’écrive pas ce que je pense !

Il étoit persuadé qu’un Auteur zélé pour le bien ne peut assez redire les choses importantes. Je trouve, lui disoit quelqu’un, d’excellentes choses dans vos Écrits, mais elles y sont trop répétées. Il prioit qu’on lui en indiquât quelques-unes. Vous les avez donc retenues ; ajoutoit-il ; voilà pourquoi je les ai répétées & j’ai bien fait ; sans cela vous ne vous en souviendriez plus. Il consentoit même qu’on se moquât de ces redites, pourvu qu’en s’en moquant on les citât ; il se félicitoit des plaisanteries, par la satisfaction d’avoir forcé ses Lecteurs à retenir une vérité utile. Car l’utilité étoit le seul but de ses travaux : jamais personne ne fut moins occupé de sa propre gloire, & moins susceptible des illusions les plus secrètes de l’amour-propre.

La simplicité de l’Abbé de Saint-Pierre n’étoit point humilité, ni modestie : c’étoit pur abandon de ses intérêts, sans prétendre même à l’honneur du sacrifice. On ne l’accusera pas d’avoir augmenté le nombre de ceux qui parlent de philosophie sans la pratiquer, & qui, comme il le disoit dans son langage familier mais expressif, chantent l’office du Couvent sans en observer la règle.

Inaccessible aux plaisirs & aux chagrins de la vanité, on lui pardonnera peut-être de n’avoir pas été fort sensible aux peines que les affections du cœur peuvent faire éprouver. Le désir de voir heureux ses semblables & d’y contribuer de tout son foible pouvoir dominoit tellement en lui, que ce sentiment éteignoit en quelque manière tous les autres. Si on lui a reproché de n’avoir tendrement aimé personne, c’est qu’il chérissoit tous les hommes sans distinction ; & que la devise de l’homme vertueux est renfermée dans ces deux mots : donner & pardonner. [3]

[2] Il fut reçu le 3 mars 1695.
[3] Dans la Lettre imprimée sur la mort de la respectable Madame Geoffrin, qui avoit fort connu l’Abbé de Saint-Pierre, nous avions déjà rapporté ce trait qu’elle aimoit à répéter, & dont elle avoit fait elle-même la règle de sa conduite.

Peu jaloux de plaire à ses Lecteurs, qu’il croyoit suffisamment payés par l’utilité de ses Ouvrages, il n’étoit guère plus empressé de se rendre agréable dans les sociétés où il étoit admis ; il y portoit peu d’agréments & de ressources ; on l’y souffroit plutôt qu’on ne l’y recherchoit. S’apercevant un jour qu’il étoit de trop dans un de ces cercles brillants que nous appelons bonne compagnie : Je sens, dit-il, que je vous ennuie & j’en suis bien fâché ; mais moi, je m’amuse fort à vous entendre & je vous prie de trouver bon que je continue.

S’il mettoit peu dans la société, ce n’étoit ni par stérilité, ni par dédain : c’étoit par la crainte de fatiguer ses auditeurs. Quand j’écris, disoit-il, personne n’est forcé de me lire ; mais ceux que je voudrois forcer à m’écouter se contraindroient pour en faire au moins semblant, & c’est une gêne que je leur épargne autant que je puis. Non seulement il attendoit pour parler qu’on l’y invitât, mais il ne parloit jamais que sur les choses qu’il savoit le mieux.

On n’est pas, disoit-il, obligé d’amuser, mais on l’est de ne tromper personne.

Ceux qui avoient la patience & l’équité de l’entendre ne s’en repenttoient pas. Une femme de beaucoup d’esprit ayant eu avec lui un long entretien sur des matières sérieuses, en sortit si contente, qu’elle ne put s’empêcher de lui marquer tout le plaisir qu’elle venoit d’avoir. Je suis, répondit le modeste Philosophe, un mauvais instrument dont vous avez bien joué.

Il aimoit & recherchoit la société des femmes, quoique par modestie autant que par principes il fût bien éloigné de former aucune prétention à leur conquête. Il leur trouvoit plus de patience qu’aux hommes pour le supporter, & plus d’indulgence pour l’importunité que ses visites leur causoient.

Une place qu’il osa prendre à la Cour l’obligeoit de s’y transporter quelquefois. Ses amis étoient convaincus qu’il ne pourroit s’accommoder d’un pareil séjour ; & ses amis se trompèrent. Il se trouvoit encore mieux d’une vie un peu dissipée qu’il ne l’avoit été dans ce qu’il appeloit sa cabane du Faubourg Saint-Jacques. Avouons néanmoins qu’en changeant ainsi de place sans nécessité, il s’exposa trop légèrement au risque d’un repentir. Notre sage cessa donc un moment de l’être, en défiant, pour ainsi dire, sa destinée dont il n’avoit point à se plaindre, & en jouant son bonheur dans l’espérance de l’augmenter.

Nous passerions les bornes de cet Éloge en donnant ici la simple liste des Écrits de l’Abbé de Saint-Pierre, dont le Recueil forme vingt-cinq à trente volumes. Ces Écrits, il faut en convenir, furent assez peu lus dans le temps où il les publia, & sont encore moins lus aujourd’hui. Longueurs, défaut de méthode, négligence de style, & jusqu’à la singularité de l’orthographe, qui suffiroit toute seule pour rendre cette lecture pénible. Mais la passion du bien public qui partout inspire l’Auteur, demande grâce pour lui aux âmes honnêtes. La Langue Françoise lui est redevable d’un mot précieux, celui de bienfaisance, dont il étoit juste qu’il fût l’inventeur, tant il avoit pratiqué la vertu que ce mot exprime. Il est aussi l’auteur du mot de gloriole, si bien adapté à cette vanité puérile qui ne vit que de la fumée la plus légère & la plus prompte à s’exhaler.

Occupé dans tous ses Écrits à combattre sans ménagement, quoique sans humeur, tout ce qui peut nuire au bien public, notre Philosophe se déclare hautement l’ennemi de la guerre, de l’excès des impôts, des vexations exercées par la force contre la faiblesse. On répétoit un jour en sa présence cette phrase si souvent appliquée à des Souverains indignes du trône, que les Rois sont les Dieux de la Terre : Je ne sais pas, répondit-il, si Caligula, Domitien & leurs pareils étoient des Dieux ; je sais seulement que ce n’étoit pas des hommes.

On lui parloit dans une autre occasion de ces actions de clémence & d’humanité qui sont quelquefois échappées aux Tyrans. Je ne doute pas, dit-il, qu’on n’ait fort célébré de leur vivant tout le bien qu’ils ont fait ; c’est dommage seulement que les peuples s’en soient si peu aperçus.

Mais autant il détestoit le pouvoir oppresseur & tyrannique, autant il respectoit l’autorité légitime, éclairée par la sagesse & par la justice. Il avoit souvent à la bouche cette belle maxime de François Premier, que les Souverains commandent aux Peuples & les Lois aux Souverains. Il aimoit surtout à citer, comme la devise de tous les Monarques équitables & vertueux, ces paroles admirables de l’Empereur Théodose : C’est un aveu bien digne de la majesté du Prince, que se déclarer lui-même dépendant des Lois ; soumettre le pouvoir aux Lois est plus grand que le pouvoir même. [4]

Celui de tous ses Ouvrages qu’il affectionnoit le plus, étoit son Projet de paix perpétuelle entre tous les Monarques, & d’une espèce de Sénat de l’Europe destiné à conserver cette paix, Sénat qu’il appeloit Diète Européenne. Il envoya ce projet de paix & de diète au Cardinal de Fleury avec cinq articles préliminaires ; & le Cardinal lui répondit : Vous avez oublié un article essentiel, c’est d’envoyer une troupe de Missionnaires pour disposer à cette paix & à cette Diète le cœur des Princes contractants. Un Marchand Hollandois répondit peut-être encore mieux à l’Abbé de Saint-Pierre, en prenant pour enseigne un Cimetière avec ces mots : À la paix perpétuelle.

Le malheur de ces projets métaphysiques pour le bien des peuples, c’est de supposer tous les Princes équitables & modérés : c’est-à-dire, de supposer à des hommes tout-puissants, pleins du sentiment de leur force, souvent peu éclairés, & toujours assiégés par l’adulation & par le mensonge, des dispositions que la contrainte des Lois & la crainte de la censure inspire même si rarement aux simples particuliers. C’est pour cela qu’un Ministre de beaucoup d’esprit appeloit les projets de l’Abbé de Saint-Pierre, les rêves d’un homme de bien : plût à Dieu néanmoins que ceux qui gouvernent rêvassent quelquefois de la sorte ! [5]

On a demandé pourquoi un Écrivain à qui les projets coûtoient si peu, & qui pour détruire à perpétuité la guerre entre les Nations avoit imaginé une Diète Européenne que nous ne verrons jamais, n’avoit pas imaginé de même, pour faire cesser la guerre entre les Auteurs, une Diète Littéraire, qui ne se tiendroit pas davantage.

[4] Digna vox est majestatis Regnantis, legibus alligatum se Principem profiteri. Imp. Theod. & Valent.
[5] Cet Éloge a été lu le 16 février 1775, M. Turgot étant Contrôleur-Général.

Toujours de bonne foi, mais quelquefois peu mesuré dans ses projets, il écrivit contre le célibat des Prêtres. Il craignoit que cette loi n’eût obligé plusieurs de ceux qu’elle enchaînoit à suppléer par un commerce illicite à la privation forcée d’une union légitime. Il plaignoit surtout les Curés de campagne, la plupart sans société & sans délassement dans leurs travaux. Il assuroit au moins qu’il avoit toujours respecté le nœud conjugal. J’ai observé, disoit-il, très exactement tous les préceptes du Décalogue, surtout le dernier ; je n’ai jamais pris ni le bœuf, ni l’âne, ni la femme, ni la servante même de mon prochain.

Si son état ne lui permettoit pas de jouir des douceurs du mariage, il pratiquoit ce qu’il répétoit souvent : que ceux à qui cet engagement si naturel est interdit doivent au moins, en bons citoyens, se charger de l’éducation & de la subsistance de quelques enfants pauvres ou abandonnés. Il faisoit élever avec intérêt quelques enfants de cette espèce ; mais dans leur éducation il ne donnoit rien à la vanité ni à l’opinion. Il leur faisoit apprendre un métier utile & solide, qui pût les mettre à l’abri de l’indigence ; & il choisissoit parmi ces métiers ceux qui, étant d’une nécessité indispensable, devraient en conséquence subsister toujours.

Car semblable en quelque sorte à cet Anglois qui a poussé la finesse de l’Arithmétique jusqu’à déterminer l’année précise de la fin du monde [6], l’Abbé de Saint-Pierre avoit aussi calculé à sa manière l’époque où chaque préjugé, chaque erreur, chaque sottise des hommes devoit finir. Il n’hésitoit point à prédire qu’il viendroit un temps où, pour emprunter ses propres termes, le Capucin le plus simple en sauroit autant que le plus habile Jésuite.

Il regrettoit seulement que ce temps heureux ne pût arriver qu’avec beaucoup de lenteur, grâce aux causes funestes qui conspiroit pour le retarder. En jetant les yeux avec douleur sur cette multitude de siècles que l’esprit humain a perdus pour son instruction, il accusoit surtout de ce malheur le despotisme, qu’il regardoit comme l’ennemi nécessaire & vigilant des connaissances & des lumières. L’Abbé de Saint-Pierre ajoutoit que si quelques Tyrans avoient fait par vanité un léger accueil aux Sciences, c’étoit à condition qu’elles n’arriveroient pas jusqu’à leurs peuples ; & Denis de Syracuse, caressant un moment quelques Philosophes voyageurs, ne lui paroissoit pas plus séduisant que cette Chartreuse dont un Étranger trouvoit la situation très agréable : Oui, dit un Chartreux, pour les passants.

Notre Philosophe prétendoit que la frayeur pusillanime de heurter les idées vulgaires s’étoit étendue sur les matières mêmes où il est le plus évidemment permis de penser d’après soi. Il soutenoit que la crainte de s’attirer des ennemis avoit forcé des milliers d’Écrivains de rendre humblement leurs hommages à des préjugés qu’ils savoient nuisibles au bien des Lettres, d’employer enfin à ne pas dire leur pensée tout l’esprit qu’ils auroient dû mettre à la dire.

Ce seroit que chaque Homme de Lettres laissât un Testament de mort, où il s’expliquât librement sur les Ouvrages, les opinions, les hommes, que la conscience lui reprocheroit d’avoir encensés, & demandât pardon à son siècle de n’avoir avec lui qu’une sincérité posthume. Leur réclamation, quoique timide & tardive, seroit comme une porte secrète qu’ils ouvriroient à la vérité.

[6] Voyez nos Mélanges de Littérature, tom. V, p. 81.

Cependant, malgré tant de causes réunies pour empêcher les hommes de s’éclairer, l’Abbé de Saint-Pierre étoit persuadé du progrès plus ou moins tardif des lumières dans tous les genres & dans tous les états. Il ne craignoit point d’annoncer aux Orateurs & aux Poètes un siècle futur de sévérité & de raison, où l’on seroit, disoit-il, fort peu de cas de l’Éloquence & surtout de la Poésie, & où l’on goûteroit peu les Ouvrages qui ne joindroient pas l’utilité de l’instruction aux charmes du style. On lisoit un jour devant lui un de ces Écrits qui n’ont de mérite que l’agrément. Comme il paroissoit beaucoup plus froid que le reste de l’auditoire, on lui demanda ce qu’il pensoit de l’Ouvrage : Eh mais ; répondit-il, cela est encore fort beau.

L’Académie Françoise, qui étoit pour l’Abbé de Saint-Pierre une espèce de petite patrie adoptive, avoit sa part aux projets d’amélioration d’un Auteur si patriote. Il vouloit que les Harangues de nos Récipiendaires fussent des Discours pleins d’élévation & d’énergie, où la raison fût jointe à l’éloquence ; il vouloit que les sujets de nos Prix d’Éloquence fussent consacrés à l’Éloge des Hommes célèbres qui ont honoré la Nation par leurs talents & par leurs vertus. Ce projet de l’Abbé de Saint-Pierre n’a pas été un rêve comme les autres ; il pourroit dire à ses Confrères, s’il revenoit parmi eux : De tous mes concitoyens, vous seuls avez daigné m’entendre ; & il se féliciteroit de voir ses vues si heureusement remplies.

Ennemi déclaré de toutes les erreurs qui avilissent & dévorent l’espèce humaine, il avoit voué à la Religion Musulmane une aversion particulière, moins encore pour son absurdité que pour l’appui déclaré qu’elle prête à l’ignorance & à tous les moyens d’abrutir ses peuples. [7] Il déploroit en même temps l’aveuglement funeste qui a nui tant de fois au Christianisme, en montrant un zèle indiscret ou barbare pour le servir ou pour le venger. Il pensoit que dans les Controverses théologiques, quelquefois si futiles & toujours si dangereuses, un Gouvernement sage doit fermer sévèrement la bouche à ceux qui les excitent ; & l’exhortation de l’Abbé de Saint-Pierre à ces turbulents argumentateurs se réduisoit à ces deux mots : grand silence ; c’étoit avec eux son cri de guerre, ou plutôt de paix.

Si parmi tant de vues estimables de notre zélé Philosophe, on rencontre quelques opinions justement répréhensibles, les écarts ou les méprises qu’on pourra reprocher à l’Auteur doivent apprendre à ses pareils qu’en vain l’homme vertueux aspire à faire le bien, s’il n’a pas cette patience éclairée qui sait en attendre les moments ; & qu’avec les intentions les plus louables, on peut nuire en deux manières à la vérité : ou en mettant des erreurs à sa place, ou en se pressant de la montrer avant le temps.

L’humanité, dont il a connu les titres & défendu les droits, peut lui dire ce que le Dieu de clémence dit à la Pécheresse : Beaucoup de péchés vous sont remis parce que vous avez beaucoup aimé. Puisse-t-elle ratifier en faveur de notre vertueux Confrère l’espèce de devise qu’il a mise à la fin de la plupart de ses Ouvrages : Paradis aux Bienfaisants.

[7] Voyez l’Écrit de l’Abbé de Saint-Pierre sur le Mahométisme, dans le Recueil de ses Œuvres.

Ses principes de gouvernement, bons ou mauvais, l’avoient rendu peu favorable à ceux que Louis XIV avoit suivis. Il eut l’imprudente franchise de s’en expliquer, non pas avec fiel — il en étoit incapable — mais peut-être avec trop peu de ménagement, dans un Ouvrage qu’il publia trois ou quatre ans après la mort du Roi. La liberté peu mesurée de l’Auteur excita contre lui un violent orage. Un Académicien [8], exilé & disgracié par Louis XIV, crut faire un acte de générosité, ou de bienséance, ou de justice, en vengeant la mémoire d’un Roi dont il paroissoit oublier la rigueur à son égard. Il apporta le Livre à l’Académie, y lut en frémissant l’endroit où les mânes du Souverain défunt étoient attaqués, & insista sur la punition de l’Auteur.

L’Abbé de Saint-Pierre écrivit de son côté à la Compagnie & demanda la permission de se défendre avant d’être condamné. Sa demande fut rejetée à la grande pluralité des voix. De vingt-quatre Académiciens dont l’Assemblée étoit composée, quatre seulement furent d’avis qu’on écoutât le coupable : c’étoient le vertueux Sacy, les sages La Motte & Fontenelle, & le respectable Abbé Fleury, qui ayant écrit avec tant de vérité l’Histoire de l’Église, savoit que les Conciles n’avoient jamais refusé d’entendre les Hérétiques, & ne croyoit pas devoir se montrer plus difficile pour la gloire du Roi que l’Église ne l’avoit été pour la gloire de Dieu.

On opina par boules sur la punition qu’il avoit encourue ; & toutes les boules, à l’exception d’une seule, furent pour l’exclure de nos Séances. Cette boule courageuse fut donnée par Fontenelle, qui toujours sage & réservé dans ses écrits & dans ses discours, mais toujours ferme & décidé dans ses procédés & dans sa conduite, crut devoir réclamer, au moins tacitement, contre une rigueur qui lui paroissoit précipitée. On accusa de cette réclamation secrète M. de Sacy, fort lié avec l’Abbé de Saint-Pierre : l’accusation obligea Fontenelle à déclarer qu’il étoit le coupable ; & personne n’osa s’élever contre un crime que plusieurs se reprochoient de n’avoir osé commettre. [9]

Fontenelle a dit plus d’une fois, avec toute la modération philosophique, qu’il avoit été un peu surpris de n’avoir pas eu un seul complice en cette occasion. Mais l’animosité contre l’Abbé de Saint-Pierre étoit si grande, & avoit pour chefs des hommes si redoutables, que le peu de courage de ses amis semble demander quelque indulgence. Ceux qui la leur refuseroient le plus durement sont peut-être ceux qui en auroient eux-mêmes le plus de besoin dans des circonstances pareilles.

Comme l’Abbé de Saint-Pierre avoit été seulement exclus de nos Assemblées, sans que sa place fût déclarée vacante, le fauteuil qu’il occupoit parmi nous demeura vuide pendant le reste de sa vie. Peu corrigé par cette disgrâce Académique, il ne cessa de parler & d’écrire avec la même franchise. Le Gouvernement le laissa dire, se flattant qu’on ne le lisoit pas ; & le peu de charmes de son style servit de passeport à la hardiesse de ses idées.

[8] Le Cardinal de Polignac.
[9] M. le Duc de la Force avoit apparemment oublié ce fait, lorsque se trouvant quelques années après avec Fontenelle & l’Abbé de Saint-Pierre, il voulut persuader à ce dernier que c’étoit lui qui avoit donné cette boule unique & favorable.

La saine & paisible raison qui avoit toujours fait la règle de sa conduite l’accompagna jusqu’au tombeau. Il mourut âgé de 85 ans, le 29 avril 1743, plein de confiance en l’Être Suprême, & avec la tranquillité d’un homme qui avoit fidèlement accompli la grande loi de l’Évangile, l’amour de Dieu & de ses frères. Quelqu’un l’exhortant la veille de sa mort à dire un mot à ceux qui l’environnoient, il répondit comme avoit fait Patru dans ses derniers moments : Un mourant a bien peu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse ni par vanité.

L’Académie, qui ne regardoit l’Abbé de Saint-Pierre que comme un exilé & non comme un proscrit, auroit désiré que son successeur payât à sa mémoire le tribut de louanges que tout Récipiendaire doit parmi nous à celui qu’il vient remplacer. Des raisons qui ne subsistent plus privèrent son tombeau de cet hommage, dont le refus auroit été une injure s’il eût été volontaire. Tous ses Confrères y suppléèrent alors, en faisant dans leur cœur l’éloge de celui qu’ils avoient perdu, & que tous les gens de bien pleuroient avec eux.

Nous joignons aujourd’hui notre voix à la leur, après plus de trente années ; & quelle circonstance plus favorable pourrions-nous saisir pour célébrer un Sage vertueux & patriote, que ce jour à jamais mémorable pour la Philosophie & pour les Lettres, où la Nation semble avoir choisi l’Académie Françoise pour offrir à un autre Sage [10] plus patriote encore, plus intéressant dans l’infortune, plus indulgent pour la faiblesse des hommes, & surtout à un Citoyen plus éloquent & plus éclairé, une espèce de couronne civique, qui est en même temps pour lui celle des talents & des lumières.

Jour heureux, où nous pouvons tous nous écrier comme ce Philosophe qui venoit d’entendre applaudir Aristide par les Athéniens :

Je rends grâce au Ciel de voir enfin aujourd’hui
la Vertu courageuse & modeste obtenir sa récompense.

✦   Paradis aux Bienfaisants   ✦

[10] Cet Éloge fut lu à la réception de M. de Malesherbes.

Texte publié par le Centre de Philosophie politique et juridique, Université de Caen, 1993.
Présentation de Simone Goyard-Fabre.